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Education Nationale : va te faire soigner d’abord ! Le billet de Nicole Ferroni


Nicolas Demorand : Nicole Ferroni, je ne veux
pas le croire, mais on me dit ce matin que vous n’êtes pas drôle ! Nicole Ferroni : mais oui, alors certains diraient : « oui d’habitude non plus », oui, mais sauf qu’aujourd’hui je le fais exprès. Car je veux parler d’un sujet triste : je
veux parler de Christine Renon, la directrice d’école à Pantin qui s’est donné la mort
le 21 septembre. Et parce que j’ai fait partie du corps enseignant
et en souffrance. Parce que ma première année d’enseignement
m’a fait perdre 7 kilos. Et 7 kilos de moins sur un anchois comme moi,
ça vous donne une paire de seins concaves et un esprit perplexe. Sans jamais avoir pensé à ma propre mort,
je m’étais demandé : mais comment permet-on cela ? Sans avoir la réponse, voici mon cas : catapultée à la sortie de mon concours dans un collège qui cumulait les sigles ZEP,
ZAR, ZS ZV, donc dans une épreuve du feu auquel je n’étais pas préparée, je me suis
vite sentie nulle, démunie, j’ai bien eu l’idée de démissionner au bout de deux
mois mais pour faire quoi ? Devenir qui ? Après tant d’année d’études, j’étais coincée. Et en moins de deux mois, je suis passée de personne heureuse, à personne en souffrance absolue. Si, je le jure ! Et devant ma souffrance, tous : amis, collègues,
médecin mais aussi mon institution, ont eu à cœur de me pousser à me faire aider. Et je me rappelle, à l’IUFM (Institut Universitaire
de Formation des Maîtres) qui assurait ma formation, ce petit panneau qui parlait d’une permanence psychologique d’aide pour les jeunes enseignants en détresse. En le voyant, je m’étais dit : « ah, ça c’est bien, ça montre qu’ils ne me laissent pas seule dans ma souffrance ! ». Et puis, en le re-regardant, je m’étais dit : « mais non ça montre surtout que je ne suis pas
LA seule dans la souffrance et qu’on doit donc être pleins, sinon cette permanence n’existerait pas.». Je n’étais pas dans une souffrance
personnelle, mais dans une souffrance de système. C’est-à-dire que mon système savait que, arrivé une fois chez lui, on allait être beaucoup à ne pas être bien mais à défaut de nous offrir des conditions
de travail normales, il nous proposait un psychologue pour qu’on supporte les nôtres. Sauf que moi, j’étais prof de SVT (Science
de la vie et de la Terre) et donc de la vie, j’enseignais quelques trucs. Et cette année-là, j’enseignais notamment
à des 1ères Eco, ce chapitre fabuleux, hélas supprimé, de « La douleur ». Ce chapitre expliquait la chose suivante : la douleur est un signal qui assure à tout individu sa propre protection selon un principe très simple : tu mets ta main sur le feu, aïe aïe aïe, tu ressens de
la douleur qui te pousse à retirer ta main du feu, et éventuellement à l’éteindre,
t’évitant ainsi une brûlure plus grande. Donc l’institution me demandait à moi d’enseigner
ça à mes élèves. La douleur vous protège, car elle vous invite à fuir tout ce qui est néfaste, voire à le combattre mais l’institution, la même, l’Education
Nationale, à moi elle me disait quoi ? Elle me disait : « hé Ferroni, tu souffres, comme si tout ton corps était dans un feu, tu ressens donc beaucoup de douleur. Oui, mais accepte cette douleur, je sais,
tu as des cloques et ton bras brûle, mais fais une thérapie pour moins la sentir. Oui, brûle sur place s’il le faut, mais
continue le travail et adapte-toi.». Avec ce message en filigrane que si je
ne m’adaptais pas, c’est que j’étais faible, si je renonçais, c’est que j’étais faible
et si j’allais mal, c’était de ma faute. Alors maintenant que je suis partie, et que
je les vois faire J’ai envie de dire, mais personne ne devrait
avoir à s’adapter à l’insupportable, et dans un monde de fou et malade, ce ne sera jamais de
la faute de ceux qui renoncent. Et quand les institutions viennent avec
des pansements pour soigner NOS symptômes, j’ai envie de leur hurler : va te faire
soigner d’abord !! Et de leur dire non, re-non comme le nom de famille de cette Christine. Pour dire que non ce n’est pas normal petit humain
joli, que tu sois prof, flic, infirmier, pompier, postier, que tu aies la sensation d’avoir
fait de ton mieux. Que la conscience professionnelle était si forte
que tu vis l’échec de travail comme un échec de ce que tu es et que tu pointes malgré tout le doigt
vers toi-même en tant que fautif. Non, c’est ce monde de vilains qui ne mérite
sûrement pas quelqu’un d’aussi précieux que toi. Mais ce n’est pas à toi de partir, car toi tu
mérites de vivre vraiment. Je ne sais pas quoi dire pour te convaincre mais s’il te plaît : reste.

5 Replies to “Education Nationale : va te faire soigner d’abord ! Le billet de Nicole Ferroni”

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